| P a g e p r é c é d e n t e | P a g e s u i v a n t e |
| Du 10 au 19 juin, c'est l'attente ! Les débats à la Chambre des Députés sur la situation du Midi s'enlisent. Le 15, Clemenceau fait annoncer que l'arrestation du Comité est imminente et que force de rester à la loi. De Lyon, de Brive, de Tulle, de Montauban, ... les troupes sont acheminées vers les principales villes de la région. | |
Argeliers : ...trois membres Comité arrêtés, quatre autres disparus... |
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Le 19 juin, à partir d'une heure du matin, les gendarmes et la cavalerie commencent
à encercler Argeliers. Mais les habitants montent la garde et le tocsin retentit. Aussitôt, les autres
communes convergent vers Argeliers et c'est bientôt près de 10 000 personnes qui accueillent les
forces de l'ordre à 4 heures du matin. Marcelin Albert, qui redoute que son arrestation provoque un
affrontement, prévient ses amis et disparaît. Des consignes de calme sont passées. Entourés par la foule
et protégés par les gendarmes et les soldats, les policiers perquisitionnent au siège du Comité.
Le docteur Senty, Just Cabannes et Édouard Bourges, tous membres du Comité, se présentent spontanément
aux policiers. Mais impossible de mettre la main sur Marius Cathala, François Richard, Élie Bernard et
bien sûr Marcelin Albert. La sortie du village est difficile : les prisonniers sont conduits dans des voitures que la population refuse de laisser passer. Des coups sont échangés avec les policiers et c'est finalement Cabannes qui s'adresse à la foule : Laissez-nous partir ! Le convoi mettra plusieurs heures pour parcourir les 50 kilomètres jusqu'à Villedaigne où l'attend un train spécial : les ponts sur l'Aude et sur le Canal du Midi sont en feu et c'est après un long détour qu'il arrivera finalement à la gare. À 8 h 30, le train part pour Montpellier avec les prisonniers. Pendant ce temps, à Argeliers, un Comité n°2 aux membres tenus secrets s'est mis en place et a déjà placardé des affiches indiquant la poursuite du mouvement. |
Narbonne : ...ils demandaient du pain ; ils ont eu du plomb... |
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| À 4 heures du matin également, les policiers sous la protection de la troupe se présentent devant le domicile de Ferroul, le maire de Narbonne, pour l'arrêter. Depuis son balcon, acclamé par la foule, il négocie les conditions de son arrestation pendant une heure et demie. Finalement, il se rend, mais comme à Argeliers, la sortie de la ville est difficile. La cavalerie, sabre au clair, est obligée d'ouvrir le passage devant une foule hostile. Ils arrivent enfin à sortir et atteignent eux aussi la gare de Villedaigne. Le train part aussitôt vers Montpellier et un autre trains spécial est commandé pour le convoi des prisonniers d'Argeliers qui, à ce moment, essaye de trouver un passage. | |
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En ville, toute la journée, des incidents éclatent entre la population
et les renforts de troupe qui arrivent. Les soldats sont tantôt conspués, tantôt enjoints de
se mutiner. Les plus détestés sont les cuirassiers : un brigadier, la figure en
sang, poursuivi par une centaine de personnes, se réfugie à l'Hôtel de Ville ;
un capitaine qui s'est porté à son secours, est gravement blessé au cou par le jet d'une bouteille.
Malgré tout, à 19 h, l'armée a encore relativement la situation en main. Vers 20 heures, la sous-préfecture est attaquée. La situation est confuse, d'autant que les officiers sont au restaurant et qu'aucun cordon de sécurité n'a été posté à l'extérieur du bâtiment. Les portes sont enfoncées et un début d'incendie est vite maîtrisé. Pour dégager la place et les rues où ont été dressées des barricades, la cavalerie charge à plusieurs reprises, sous les jets de pierres et de bouteilles. Les soldats tirent d'abord en l'air, puis à hauteur d'homme. Une salve de coups de feu s'abat sur un café, faisant 1 mort et 3 blessés graves. Pendant une heure, les cuirassiers chargent et tirent, faisant six blessés graves, dont un garçon de 14 ans, touché dans le dos. |
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Le lendemain matin, Narbonne hurle sa haine contre toutes les forces de l'ordre :
Assassins... Mort aux gendarmes... À bas les cuirassiers... À 11 h, une délégation du comité local
est reçue par le préfet de l'Aude et demande le remplacement des cuirassiers par l'infanterie qui a encore
les faveurs de la population. Après avoir difficilement obtenu l'autorisation de Clemenceau, la requête est
satisfaite et des affiches annonçant le retrait des cuirassiers sont placardées. Dès 13 h 30, on donne mission à quatre policiers en civil d'étudier la réaction de la population. Mais d'une part, les affiches viennent juste d'être posées et peu de gens sont avertis du retrait des cuirassiers ; d'autre part, ces policiers ont participé à l'arrestation du maire de Narbonne et ils vont vite être reconnus. Séparés les uns des autres, ils vont être poursuivis, rattrapés et violemment frappés ; l'un d'entre eux est déshabillé et jeté dans le canal. |
Il réussit à atteindre la rive et est secouru par quelques personnes bienveillantes. Après l'avoir emmené dans une
pharmacie, elles le conduisent à l'Hôtel de Ville. Le 139e régiment d'infanterie garde le bâtiment
face à des manifestants hostiles. À 15 h 30, devant le mouvement de foule qui apporte le policier, certains tentant de le
protéger, d'autres essayant de l'achever, c'est la panique : un premier coup de pistolet éclate, puis deux
salves lourdes des soldats pendant 30 secondes avant l'ordre de cesser le feu. Cinq morts sur la place ! Cécile Bourrel, 20 ans, venue à Narbonne en ce jour de marché et qui par simple curiosité, se promenait là, a été tuée d'une balle en pleine tête. À 18 h, par crainte de représailles, le 139e est évacué sous les injures et les pierres. Toutefois, aucun incident grave n'éclate : les Narbonnais sont assommés par la tragédie et se recueillent sur les lieux où les victimes sont tombées. |
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Le bilan est lourd : en deux jours, six morts et une trentaine de blessés.
L'absurde viendra des rapports officiels : les 19 et 20 juin, les soldats n'auraient tiré que 55 cartouches,
dont au moins 10 coups en l'air : chaque tir à hauteur d'homme a donc fait
mouche ! Les soldats n'auraient fait que riposter à des coups de feu venus de la foule :
même s'il est probable que certains émeutiers aient été armés et aient tiré, aucun de la cinquantaine de soldats blessés
ne l'a été par une arme à feu. Enfin, aucun rapport n'a pris en compte la légèreté avec lequel l'encadrement militaire a géré le conflit : d'un côté des soldats, épuisés par les transports, à bouts de nerfs face aux agressions physiques et morales d'une population hostile, et qui visiblement ont craqué ; d'un autre côté, des officiers qui, en pleine crise, vont tranquillement dîner au restaurant, et qui n'ont réussi ni à comprendre la gravité de la situation, ni à maîtriser la discipline de leurs troupes. |
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Perpignan : ...ai regret vous annoncer préfecture détruite en grande partie... |
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Dans la soirée du 20 juin, la population de Perpignan apprend les événements d'Argeliers
et de Narbonne. La foule commence à s'amasser devant le siège de L'Indépendant, un journal qui ne manque
aucune occasion de jeter de l'huile sur le feu, et dont les bureaux sont juste en face de la préfecture. À partir de 20 heures, le préfet, inquiet, demande la protection de l'armée au général qui commande la garnison. Ce dernier refuse, en expliquant que cela ne ferait qu'exciter la population. À 21 h 30, excitée par quelques meneurs royalistes, la foule commence à jeter des pierres sur la préfecture. Le préfet, par téléphone, exige la réquisition de la troupe. Mais le général lui demande un ordre écrit, alors que la préfecture est désormais complètement assiégée. À 21 h 45, c'est l'assaut : les portes de la préfecture sont enfoncées. Sans rencontrer aucune résistance, les émeutiers entassent du mobilier, l'arrosent de pétrole et mettent le feu à la loge du concierge, aux écuries et au grand salon de réception. Certains d'entre eux, armés de gourdins et de pioches, se sont mis à la recherche du préfet. À 22 heures, enfin, le général arrive avec un détachement de soldats et constate les dégats. |
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Les émeutiers ont déserté la préfecture dans laquelle l'incendie fait rage. Lorsque les pompiers
auront maîtrisé le feu vers 23 h, ils trouveront le préfet, sa femme, ses enfants et quelques personnels de la
préfecture réfugiés sur le toit. On imagine son état de fureur quand il part télégraphier son rapport à Paris. Dès le lendemain, alors que désormais la troupe est déployée dans toute la ville, un adjoint démissionnaire de la municipalité condamne l'assaut de la préfecture et appele au calme. Le rapport du général justifiera le délai d'une demi-heure pour l'intervention de la troupe, en omettant les précédents appels du préfet. Ceux du préfet et du commissaire de police, accablants, ne seront jamais publié au Journal Officiel. |
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Béziers : ...pénible devoir vous annoncer mutinerie 17e régiment d'infanterie... |
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Le 17e est principalement composé de conscrits de la région. Il est basé à Béziers quand,
dans la nuit du 18 au 19 juin, on décide de le muter. La population tente d'empêcher leur départ et, déjà,
les pousse à se mutiner. Un capitaine, plus compétent que les autres officiers, arrive à séparer la troupe de
la population, et à 3 heures du matin, le régiment prend, à pied, la route d'Agde. À leur arrivée, ils sont logés dans des lieux vétustes, à proximité des civils, certains dans un ancien couvent, les autres dans le même bâtiment que la Bourse du Travail ! Des rumeurs alarmistes, et parfois inexactes, parviennent aux soldats : la troupe a tiré à Béziers et à Narbonne, des régiments se seraient déjà mutinés, ... Probablement parce que les hommes sont fatigués de leur longue marche, la journée se passe sans incident. Le 20 juin, les nouvelles de Narbonne arrivent, parfois amplifiées, et l'hypothèse d'une mutinerie commence à courir chez les hommes de troupe et dans la population. Les officiers en sont avertis, mais ne prennent pas cela très au sérieux. On les retrouvera le soir, pour la plupart en tenue civile, aux terrasses des cafés d'Agde. |
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Gloire au 17ème Salut, salut à vous, |
À l'appel de 21 h, des soldats sont manquants. Une patrouille qui rentre à son casernement
de la Bourse du Travail tombe en pleine réunion de civils. Quelques minutes plus tard, une trentaine de soldats en ressortent
crosse en l'air. Après avoir bousculé l'officier de garde, ils se dirigent vers le couvent, suivis et acclamés par la foule.
Les officiers présents sont vite débordés et c'est maintenant le gros du 17e qui se rend à la caserne Mirabel. Civils et militaires
y pénètrent, et malgré une légère résistance, arrivent jusqu'à l'armurerie pour une distribution générale de fusils et de cartouches. À 23 heures, 500 mutins du 17e prennent la direction de Béziers. Leur commandant, dépassé, n'organise pas de poursuite et invite ses officiers à se regrouper le lendemain à 5 h du matin. |
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À Béziers, l'alerte est donnée. Le général commandant la garnison décide aussitôt de se
porter à la rencontre des mutins. Vers 3 h du matin, le contact est établi à quelques kilomètres de la ville,
mais ses exhortations n'ont aucun effet. Pour éviter un affrontement meurtrier, il est obligé de les laisser passer.
Toutefois, il leur promet d'écouter avec bienveillance leurs doléances, dès la fin de cette mutinerie 'absurde'. Tôt dans la matinée du 21 juin, le 17e arrive à Béziers et s'installe sur les allées Paul Riquet, la principale artère de la ville. Ils trouvent une ville agitée, mais nullement à feu et à sang comme ils le croyaient. Pendant que les Biterrois organisent leur ravitaillement et que les négociations avec le général s'organisent, le nombre de mutins ne cesse de diminuer : certains sont partis dans leur famille et d'autres ont déjà réintégré la caserne. |
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Vers midi, 3 membres du Comité n°2 sont arrivés à Béziers. Les négociations avec Clemenceau
sont difficiles, mais aboutissent : il n'y aura aucune sanction individuelle si la mutinerie cesse immédiatement.
À 17 h 30, malgré la contestation de la foule qui les pousse à continuer, les 200 derniers mutins se rendent. La mutinerie aura duré moins de 24 heures. Si effectivement, aucune sanction individuelle n'est prise, les 500 mutins seront envoyés en Tunisie, dans un bataillon d'épreuve. En mars 1908, ils seront exclus du cadre de la loi d'amnistie. En mai 1908, le bataillon d'épreuve sera dissous : les libérables seront rendus à la vie civile, les autres répartis dans divers régiments. Mais une légende est née ... même si contrairement à ce que dit la chanson, on ne leur a jamais demandé de tirer ! |
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